REPRÉSENTATION DE L'ALIMENTATION DANS L'ART


12/04/2021 _ Partager l'article Facebook Twitter Linkedin

L'histoire de la photographie culinaire partie 3 : un bref récapitulatif de la représentation de l'alimentation dans l'art, jusqu'au XXe siècle -
La nature morte picturale


Nature morte pictural représentant une tablée de mets
[Nature morte (1630), peinture à l'huile; Pieter Claesz, Art Institute, Chicago]

La photographie culinaire est une branche de la photographie de nature morte contemporaine, se spécialisant sur le sujet de l'alimentation. Elle naît véritablement dans les années 1940 et connaît depuis un essor sans précédent. Pour se plonger dans son histoire et comprendre les différentes clés de son succès, il faut remonter quelques siècles auparavant, aux origines de la nature morte.

La représentation de l'alimentation dans l'art est étroitement liée à l'histoire des hommes : scènes de chasse des peintures rupestres de la pré histoire, scènes de banquets des peintures et mosaïques de l'Antiquité gréco-romaine, premières natures mortes apparues à la fin du IIe siècles après Jésus-Christ chez les romains…
À toute époque, les hommes ont gardé une trace de la culture du boire et du manger.

Nature morte datant de la Grèce Antique, fresque murale
[Pompei, Panier de figues, Villa de Poppée à Oplontis (79 avant J. C.)]

« Les natures mortes étaient et demeurent un reflet des réalités de la vie de tous les jours »1

C'est au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle qu'apparaît l'expression de « nature morte » dans le vocabulaire artistique italien et français. Elle s'oppose aux concepts de l'anglais « still life » et de l'allemand « stilleben » apparu un siècle plus tôt, qui mentionne une vie silencieuse ou vie immobile. Avant cette expression, il était plutôt question de « cose naturali », ou choses naturelles.

Dans la hiérarchie artistique, la nature morte est pendant longtemps considérée comme un parent pauvre de l'art officiel, un genre mineur de la peinture, au regard de sujets plus importants comme les portraits et les peintures historiques, bibliques ou mythologiques2.


La peinture de Nature Morte, entre désintérêt et succès

La nature morte est un genre très présent dans l'Antiquité, puis elle disparaît au cours du Moyen-âge. Avec la montée du christianisme, les œuvres privilégiées à cette époque étaient principalement religieuses. Les sujets naturels n'étaient pas dignes d'intérêt, ils n'étaient que détails dans un tableau, ou présents pour dépeindre quelque chose de plus grand. Chaque élément était doté d'une symbolique, message allégorique d'un discours moral.


XVIe, siècle de la renaissance

La peinture de nature morte renaît au courant du XVIe siècle, en Flandre et en Hollande. À cette période, elle est une description objective du réel et des scènes de vie du quotidien. Les premiers témoignages de nature morte alimentaire sont des scènes de marchés.

Nature morte de fruits, 1580, Vincenzo Campi
[La marchande de fruits, 1580, Vincenzo Campi, Pinacoteca di Brera, Milan]

« Fleurs, fruits, gibiers ou poissons sont appréciés des collectionneurs de l'aristocratie, mais ces sujets sont considérés comme de savoureuses curiosités, presque des jeux visuels »3.

Les sucreries font leur apparition, comme les représente Georg Flegel, peintre allemand dans son tableau « nature morte avec pain et sucreries ». Mais la nourriture reste toujours peu prisée par les peintres, et garde une place secondaire dans les tableaux.

Nature morte de sucreries et pain, 1630, Georg Flegel
[Nature Morte au Pain et Sucreries, Georg Flegel, Huile sur Bois. Vers 1630-35. Städlsches Kunstinstitut, Franfort]

Reconnaissance de la nature morte au XVIIe siècle

La nature morte prend son essor et se propage en Europe et en France courant XVIIe. L'âge d'or de la nature morte hollandaise valorise les sujets « bas » du monde pictural. Les scènes de genre nature morte gagnent alors en reconnaissance. La nourriture commence à être utilisée comme sujet principal. Les peintres portent leur attention sur les fruits et légumes, qui sont considérés comme des « beautés naturelles ». Il se développe alors deux types de peinture : les fleurs et fruits, et les scènes de repas servis.


Coupe de fruits, 1933, Louise Moillon
[Coupe de cerises avec des prunes et un melon, Louise Moillon, 1633, Musée du Louvre, Paris]
Nature morte de fruits, 1602, Cotán Juan Sánchez
[Coing, chou, melon et concombre, Cotán Juan Sánchez, peinture à l’huile, 1602, San Diego, San Diego Museum of Art]

Reflet des préoccupations du XVIIIe siècle

Les peintures de nature morte se perfectionnent au XVIIIe. L'art s’intéresse alors au savoir-faire illusionniste de l'artiste. Il représente des objets, des tables servies, des fleurs. Les peintures sont plus élaborées, les éléments choisis méticuleusement pour leurs intérêts visuels (texture, forme, couleur…). La composition du tableau, l'arrangement du sujet, ainsi que le message allégorique sont importants. Jean Siméon Chardin, grand peintre français, fait de la nature morte le sujet principal de ses œuvres. La raie fut l'un de ses plus grands succès, une œuvre qui a su gagner l'approbation de l'Académie dès sa création, et captive encore de nos jours les amateurs d'art.


La brioche, 1763,Jean Siméon Chardin
[La brioche, 1763, Jean Siméon Chardin, Musée du Louvre, Paris]
La raie, 1728,Jean Siméon Chardin
[La raie, avant 1728, Jean Siméon Chardin, Musée du Louvre, Paris]
Luis Egenio Melendez, Nature morte aux prunes 1760-1770
[Luis Egenio Melendez, Nature morte aux prunes, 1760-1770, Musée du Prado]

XIXe siècle, un doux déclin de la nature morte picturale

Au XIXe siècle la nature morte se fait lieu d'expérimentation formelle des peintres, qui bouleversent les règles de la peinture académique. Mais au début du XXee siècle, elle s'essouffle. Elle finira par disparaître quand la peinture se fera abstraite.


nature morte du XIXe siècle Paul Cezanne
[Nature morte avec pêches et poires, Paul Cézanne, vers 1888-1890, Musée Pouchkine]
nature morte du XIXe siècle Henri Matisse
[Nature morte aux oranges, Henri Matisse, 1898 - 1899, huile sur toile]
nature morte du XIXe siècle Henri Matisse
[Nature morte à la chope, Fernand Léger, 1921]

XXe siècle, vers une nature morte photographique

En parallèle, la photographie évolue et la couleur est introduite depuis quelques années. Les photographes choisissent des sujets proches de ceux des peintures, et la nature morte photographique gagne en popularité de par l'approche expérimentale qu'elle offre. Elle prend progressivement le pas sur la nature morte picturale, évolution dont nous nous intéresserons au prochain article…



1. Snoeck-Ducaju, L'art gourmand, (BNF), 1996, crédit communal.
2. Pour un questionnement sur les hierarchies en art, Roque George (dir), Majeur ou mineur ? Les hiérarchies en art, Nîmes, éditions Jacqueline Chambon, 2000.
3. La nature morte, Gallimard, Stefano Zuffi, textes de Mathilde Battistini, Lucia Impelluso et Stefano Zuffi, 1999, éditions Galimard, 2000 pour l'édition française.
4. Toute la bibliographie du dossier sur L'histoire de la photographie culinaire paraîtra à la fin du tout dernier article.



Food photography, Still life


Plus d'articles :


← PARTIE 1. AUX ORIGINES DE LA PHOTOGRAPHIE CULINAIRE

← PARTIE 2. DÉFINIR LA PHOTOGRAPHIE CULINAIRE



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